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« Et vous, vous dansiez ? » Récit d’une résidence artistique à l’Hôpital Sainte-Marguerite

Publié le :
03/07/2026 à 11:20

Elle toque à la porte et tend l’oreille, tourne la poignée, passe doucement la tête dans l’entrebâillement. Une vieille dame, visage creusé, de beaux cheveux blancs un peu en bataille, l’invite à entrer. Émilie Garetier se présente : elle est une danseuse en résidence de création à l’Hôpital Sainte-Marguerite. Oui une danseuse ici, aussi étrange que cela puisse paraître, au service de Soins Médicaux et de Réadaptation (SMR). Émilie amorce la conversation et propose quelques mouvements partagés, simplement de la respiration, sentir l’air, bouger ne serait-ce qu’un bras. Mais la vieille dame n’est pas tellement d’humeur aujourd’hui. Elle rumine la chute toute bête qui l’a conduite ici, loin de chez elle, l’obligeant maintenant à rester alitée à longueur de temps. Jusqu’à cette simple question posée par Émilie : « Et vous, vous dansiez ? » Une vague de souvenirs semble alors traverser son corps, jusqu’à son regard qui s’éclaire. Oui, elle dansait. Elle aimait les bals, elle aimait cet espace de liberté dans un quotidien autrement si contraint. En un instant tout remonte : ses amies, la musique, ses lieux de prédilection… Curieux comme il suffit parfois d’une question pour déclencher une résurgence, pour convoquer des ambiances, des anecdotes, toute une époque, jusqu’à des airs oubliés que l’on fredonne, un rythme, des pas.

Émilie Garetier n’en est pas à ses premières interventions en milieu hospitalier. Elle avait déjà animé des ateliers en SMR par le passé, ainsi qu’un atelier de danse adaptée auprès de patientes atteintes de fibromyalgie. Cette fois la résidence, fruit d’un partenariat entre l’AP-HM et Klap Maison pour la danse, dure six semaines. Elle s’organise autour de deux temporalités complémentaires : un temps de recherche et de création en matinée, à la bibliothèque de l’hôpital, et des temps dédiés aux patients et à l’équipe médicale durant l’après-midi. L’artiste combine ainsi interventions au chevet et moments collectifs. Elle propose aussi chaque jour à l’équipe soignante un bref atelier pour délier le corps et se recentrer.

Une résidence multiforme donc, qu’Émilie Garetier décide rapidement d’aborder sous l’angle des évocations que suscite la danse chez les patients du service. Des patients âgés, souvent accueillis en hospitalisation post-chirurgie orthopédique suite à des fractures (bassin, hanches…), ou encore à la suite d’un AVC, de problématiques liées à la maladie de Parkinson. Le nom du projet prend ici tout son sens : La résurgence. Ce que la danse ramène à la surface, ce qu’elle met en mouvements, ce qu’elle met au jour par un élan qui va de l’intériorité la plus intime au-dehors comme espace de partage.

Pendant ses phases de préparation et de recherche, Émilie se documente sur les anciens lieux de bals à Marseille. Elle tente de retrouver des images aux archives municipales et départementales, des traces des fameux Balettis marseillais. Elle peut ainsi dialoguer plus facilement avec les patients, parler avec eux des musiques, des lieux et personnages marquants de l’époque.

« Tous les patients ont des souvenirs liés à la danse. Et cette mémoire est inscrite dans leurs corps. Certains s’activent, battent la mesure, esquissent des pas dès qu’ils se remémorent ces soirées dansantes. D’autres disent que ce n’était pas pour eux, qu’ils n’avaient pas accès à cette liberté. Mais il s’agit finalement aussi d’un vécu en rapport à la danse. Je pense également à une patiente un peu seule, éteinte. Je lui ai proposé d’écouter de la musique pour voir si quelque chose allait émerger. Elle avait pratiqué la danse classique jusqu’à la guerre. Elle s’est levée et s’est mise à faire les mouvements, de manière très juste, avec même des micro-mouvements vraiment subtils. Cela faisait sans doute des dizaines et des dizaines d’années qu’elle n’avait pas dansé et depuis la mort de son mari, elle avait cessé d’écouter de la musique. »

On ne s’étonnera pas qu’Émilie travaille en lien étroit avec la psychologue du service. Cette dernière lui indique avec quels patients il pourrait être particulièrement pertinent d’intervenir, la danse permettant d’exprimer des émotions et de déposer, par les gestes, des éléments parfois difficiles à verbaliser.

Émilie met en place un rendez-vous collectif deux fois par semaine avec les patient.e.s qui le souhaitent et se sentent en capacité, qu’elle appelle mémoire de bals. Le format est adapté en fonction du nombre de participant.e.s et évolue constamment au fil des séances. Il permet que des relations se tissent entre des patients qui, d’ordinaire, n’auraient fait que se croiser. Rapidement, les discussions ouvrent sur des dimensions à la fois intimes et sociales, telles que les rapports hommes-femmes, les stratégies de séduction ou d’évitement, les codes et l’étiquette des bals d’autrefois. Certains de ces témoignages ont une valeur mémorielle évidente et sont riches d’anecdotes liées à Marseille, comme celles des photographes de la Canebière ou des remailleuses de bas qui travaillaient dans la rue.

Émilie sait se renouveler sans cesse, transformer ses propositions en fonction de l’état physique et psychique des personnes qu’elle rencontre. C’est sans doute une faculté que la danse lui a enseignée : ne jamais rester figée, procéder à de constants ajustements. Plusieurs patient.e.s évoquent leur passion pour la peinture et la sculpture. Qu’à cela ne tienne : elle revient la séance suivante avec une sélection d’œuvres visuelles, et explore le mouvement à partir des sensations et impressions qu’elles suscitent chez chacun. Un moment totalement hors du temps dans la salle de repos du service.

Une autre action forte aura consisté à inviter les patient.e.s à penser à un souvenir précieux, puis à tenter de traverser ce moment du passé par des gestes. Comment chorégraphier un souvenir ? Non pas en tentant de le reconstituer par le mime, mais plutôt en laissant le corps exprimer son propre langage fait de rythmes, inflexions, trajectoires, contractions et ouvertures. L’artiste a ensuite transmis ces chorégraphies à l’équipe soignante, établissant ainsi un pont délicat entre les soignants et la mémoire des patients.

« C’est fou ce qu’elle peut nous apporter. C’est une tout autre manière d’amener le mouvement, mais qui participe pleinement de la rééducation. Ce sont aussi des moments privilégiés, de la présence, de la parole. Émilie crée du lien dans le service et nous fait souvent voir nos patients autrement. C’est une activité que nous souhaiterions vraiment pouvoir maintenir. » (Dr Vanessa Ho et Dr Barbara Mizzi)

Une action proposée dans le cadre de Parcours d’hospitalité, programme d’actions culturelles de l’AP-HM.

Avec le soutien de la Direction Régionale des Affaires Culturelles, l’Agence Régionale de Santé et la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, dans le cadre du programme Culture et Santé