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La radiologie interventionnelle sur orbite

Publié le :
27/03/2026 à 10:25

Ils ont pratiqué des gestes de radiologie interventionnelle dans un Airbus A310, à 8 500 m d’altitude. Ils ont simulé la ponction et le drainage d’un rein dilaté lors de vols zéro gravité, comme s’ils étaient dans l’espace. Ils sont passés de 1,8 g à 0 g en quelques secondes, éprouvant tour à tour les effets de l’hyperpesanteur et de l’apesanteur. Les médecins-chercheurs de l’association IRIS (Interventional Radiology In Space), groupe coordonné par le Dr Jérôme Soussan (Service de radiologie interventionnelle de l’Hôpital Nord), viennent de réaliser une première mondiale qui met littéralement la radiologie interventionnelle sur orbite.

En milieu extrême, le moindre problème de santé peut devenir critique. Les astronautes sont bien sûr formés aux premiers secours et disposent dans les stations spatiales d’une pharmacie ainsi que d’équipements d’imagerie. Il arrive malgré tout que l’évacuation soit l’unique recours pour assurer une prise en charge sécurisée, en particulier lorsque la problématique requiert une intervention chirurgicale. Mais cela implique l’arrêt de la mission, car c’est alors tout l’équipage qui doit être rapatrié (comme en début d’année avec les membres de la Crew 11 sur l’ISS, rentrés plus tôt que prévu sur Terre pour raison médicale).

L’IRIS a pour objectif de développer des techniques et équipements de radiologie interventionnelle destinés aux astronautes. La radiologie interventionnelle offre un panel de techniques mini-invasives qui n’exigent pas d’équipements lourds et peuvent bien souvent se pratiquer sans anesthésie générale. Cela représente un atout décisif pour les missions spatiales les plus longues et lointaines, où l’autonomie médicale est cruciale.

L’aventure spatiale de la radiologie interventionnelle

L’aventure a débuté en 2021, grâce à un rapprochement entre le Centre national d’études spatiales (CNES), l’Institut de médecine et physiologie spatiale (MEDES) et la Société française de radiologie (SFR). Le Pr Vidal avait alors lancé un challenge aux équipes de radiologie interventionnelle partout en France : concevoir le kit de radiologie interventionnelle de l’espace. Grâce à une collaboration inédite entre 12 équipes du territoire (dont 3 Marseillaises), la Mars IR Toolbox avait pu voir le jour (cf. notre article La radiologie interventionnelle de l’espace).

Pour tester la radiologie interventionnelle en micropesanteur, l’équipe d’IRIS a participé à la 170e campagne de vols paraboliques organisée par le CNES. Ces vols à bord de l’Airbus A310 Zéro G sont opérés à Bordeaux par Novespace. Ils permettent de recréer 22 secondes d’apesanteur, grâce à une manœuvre en arc d’ellipse très particulière réalisée par les pilotes (lire les explications détaillées sur le site de Novespace). Le corps tout entier est sollicité durant ce processus où alternent hypergravité (1,8 g) et microgravité. La manœuvre est effectuée 30 fois d’affilée lors de chaque vol. Pour le premier, l’un des pilotes était Thomas Pesquet en personne, une chance pour les expérimentateurs qui ont eu l’opportunité d’échanger avec lui.

Parmi le groupe de 12 chercheurs se trouvaient le Pr Vincent Vidal, le Dr Jérôme Soussan (Hôpital Nord) et le Dr Guillaume Louis (Hôpital de la Timone). Malgré ces conditions extrêmes, ils sont parvenus à démontrer la faisabilité de procédures de radiologie interventionnelle sous guidage échographique pour traiter un cas de colique néphrétique surinfectée (ponction directe et technique de Seldinger par cathétérisme).

« La microgravité entraîne une déminéralisation osseuse chez les astronautes. Plus le séjour est long, plus le calcium libéré dans le sang et les urines est susceptible de former des calculs rénaux. Si ces calculs bloquent les reins, cela devient une urgence vitale. » (Dr Guillaume Louis)

Pour affiner et tester les procédures d’intervention, l’équipe a travaillé sur des simulateurs : des blocs de gel d’agar-agar contenant des cibles qui représentaient les abcès à drainer. La conception de ces modèles et de la procédure d’intervention en caisson a nécessité plus de 6 mois de travail, en partenariat avec le Laboratoire d’Imagerie Interventionnelle Expérimentale (LIIE), dirigé par le Dr Pauline Brige, et Novespace qui contrôlait tous les paramètres.

« Ce modèle sert désormais à former les internes. Il est particulièrement efficace et a aussi l’avantage d’être beaucoup moins coûteux que les modèles industriels utilisés auparavant. C’est tout l’intérêt de ce type de recherche, on s’aperçoit au fur et à mesure de nouvelles applications possibles. » (Dr Jérôme Soussan)

Un autre enjeu était de tester si ces procédures pouvaient être apprises par des novices. Chaque vol comprenait donc un opérateur non spécialiste. Pour le premier, l’écrivain et journaliste scientifique Bernard Werber, parrain médiatique de la mission. Pour le second, le Dr Jessica Studer, médecin du CNES et pour le troisième, Rémy Dubois, pilote Airbus. Là encore, les résultats se sont avérés très positifs. Ces techniques pourraient tout à fait être intégrées au programme de formation médicale déjà dispensé aux astronautes.

« Ce qui est intéressant c’est aussi l’émulation scientifique qu’il pouvait y avoir dans l’avion. Nous partagions l’espace de laboratoire de l’A310 Zero G avec 9 autres équipes de recherche, impliquées dans des domaines variés comme la physique fondamentale. Il y régnait un véritable esprit collectif et d’entraide. » (Dr Jérôme Soussan)

Développer dans l’espace pour appliquer sur Terre

Les travaux de l’IRIS ne visent pas uniquement la Lune et entendent répondre également à des enjeux planétaires très actuels comme les déserts médicaux et l’accès aux soins. Depuis plusieurs années, le Pr Vidal est engagé dans l’élaboration de projets médicaux équitables tels que FairEmbo ou EmboBio. L’IRIS va aussi dans ce sens, afin que les innovations en médecine spatiale puissent profiter à tous, et en particulier aux populations les plus démunies.

« Nous avons déjà commencé à travailler avec les Terres australes et antarctiques françaises (TAAF). Le Dr Jessica Studer a passé un an en mission à la station Concordia en Antarctique. Notre objectif est que ces techniques soient utilisables dans les pays émergents et les zones isolées. En Afrique, plusieurs médecins ont déjà été formés grâce aux initiatives du Pr Vidal. » (Dr Guillaume Louis)

Partager l’expérience et inspirer la communauté scientifique

Un webinaire est organisé le 9 avril pour partager cette expérience avec les radiologues interventionnels qui le souhaitent. Des interventions sont également prévues dans deux congrès majeurs de la discipline : le CIRSE en septembre et les journées francophones de radiologie en octobre. Enfin, ces travaux feront l’objet de publications dans des revues scientifiques en cours d’année.

« Nous ne cherchons pas du tout à attirer la lumière sur nous. Mais il s’agit d’un travail original qu’il est intéressant de partager et qui contribue à faire connaître notre discipline, la radiologie interventionnelle. » (Dr Jérôme Soussan)

Les partenaires industriels d’IRIS :
  • Dimatex pour la conception de la trousse
  • Merit Médical qui a fourni tout le matériel de drainage
  • HD tech qui a fourni les échographes portatifs

© Reportage de la Société Française de Radiologie

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